Pétra - le testament des korrigans - Début du roman - paru le 19.6.2007
Subitement, à l’ouvert de la baie, surgit une lumière blanche, une sorte de pinceau lumineux qui semble jaillir d’un œil cyclopéen. C’est le phare allumé à la proue de quelque chalutier faisant route vers Rockall. Cette lumière grandit, grandit, occultant tout entier le bateau rivé à sa trace. Ce n’est que lorsque celui-ci arrive à la hauteur de Pétra, avec sa coursive et ses hublots lumineux, qu’il lui est donné de l’apercevoir. Trapu et muet, il laboure un sillage sur l’eau vert d’encre. Cela défile avec une majestueuse lenteur. Il ne reste presque plus rien dans la minute qui suit de cette apparition. Mais à peine la brume s’est-elle refaite qu’une nouvelle lueur naissante annonce un autre morutier. Ils passent, ils passent, ils sont passés.
De ces tableaux changeants, Pétra en fait très vite son oubli - ce soir-là, avant même d’avoir rejoint la large porte en ogive du manoir.
Désormais, elle ne sait plus observer, vivre un fait, sans commencer par oublier. Elle ne saurait même plus évoquer, dans la pénombre qui approche, propice aux fantômes, son propre fantôme, jumeau très cher de son passé, un fantôme mille fois plus vivant, mille fois plus tangible que toutes ces humaines présences avec qui elle est encore, pour un temps, contrainte de vivre à Castlereagh, ou, du moins faire semblant.
Au cours de ses journées, muette et lointaine, ni triste ni gaie, lady Pétra attend elle ne sait quoi sans parvenir à occuper son esprit, ni par la lecture ni par le dessin ou le piano. Lors de longues promenades à cheval ou à pied, dans les rares échanges qu’elle peut avoir avec les domestiques, elle se contente le plus souvent de rompre leurs pourparlers par un doux sourire, comme pour rassurer. Elle reste si longtemps seule qu’il lui est difficile de parler sans embarras, même de banalités.
En dépit des horizons grisâtres, des écumes de la mer, ici, le vert commande. Toutes les nuances de vert : le vert jade et lumineux de la baie qui devient vert glauque par brouillard, le vert velouté des mousses et des océans de fougères, le vert olive des herbes rases, et puis deux autres verts au moins, le vert céladon des prairies, soutachées par le trait vert feuille des haies, contemplées depuis les croupes émeraude des monts du Caha, et aussi, s’il pleut, mille autres verts de l’herbe mouillée et grasse.
Au sommet du tertre d’en haut, appelé Mag Tured, la frêle croix celtique prisonnière de cercles un peu magiques se rattache à des pierres levées, jonchées çà et là.
Le cœur battant, les yeux immenses, Pétra croit discerner dans le cercle de Gwenwed - le plus au centre de la croix de granit -, un regard probable, deux auréoles de lumière diaphane qui, dans la pénombre multicolore du crépuscule, trouble son errance.
Ce prodige, qui d’invisible, se rend tout à fait perceptible, lui paraît du déjà vu. À maintes reprises elle s’est sentie épiée par cette sorte de présence et d’yeux qui percent l’obscurité. C’était au crépuscule. Alors qu’elle marchait au clair de lune naissant, livrée à de sombres réflexions, elle s’était sentie guettée, et avait surpris cet insondable regard qui s’attachait sur elle et semblait déchiffrer ses plus secrètes pensées.[...]
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